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Entretien exclusif du Ministre des Affaires Etrangères, M. Sabri Boukadoum, à la revue « El-Djeich » - n°686, septembre 2020 07/09/2020



 


Q: L'Algérie est un pays pivot aux niveaux régional et international, et ses positions ont toujours été positives sur différents dossiers et problématiques, pouvez-vous, Monsieur le Ministre, nous parler des référents et des fondements les plus importants de la politique étrangère de notre pays? 

L'Algérie qui a payé un lourd tribut pour recouvrer sa liberté et son indépendance, inscrit les principes de sa politique étrangère dans la continuité et les référents de sa glorieuse révolution et de la déclaration du premier novembre 1954, en particulier le respect de la souveraineté des Etats, de l'indépendance et de l'intégrité territoriale des États, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures des Etats, ainsi que le respect des règles de bon voisinage, et la promotion du règlement pacifique des différends et le soutien des causes justes.

Notre pays, resté fidèle au fil du temps à ces principes, a joué un rôle majeur et grandement salué et reconnu, que ce soit sur le continent africain ou ailleurs, à travers ses positions avisées et sa médiation réussie dans la résolution de nombreux conflits et différends dans le monde.

La diplomatie algérienne continue d'œuvrer sans relâche, moyennant les mêmes principes, à s’acquitter de son rôle visant à sauvegarder la sécurité et la stabilité, promouvoir le développement, soutenir la coopération économique et les échanges commerciaux basés sur des intérêts communs, le respect mutuel et la solidarité, que ce soit dans son voisinage immédiat ou au niveaux arabe et africain, ainsi que dans l’espace méditerranéen, lesquels constituent pour notre politique étrangère des espaces importants et prioritaires.

En outre, l'Algérie s’emploie à soutenir les efforts internationaux visant à faire face aux défis nouveaux, au premier rang desquels, la lutte contre le terrorisme, eu égard notamment aux répercussions dévastatrices de ce fléau sur la sécurité et le développement des pays.

La politique étrangère de l'Algérie accorde aussi une attention particulière au dossier de l'environnement et du développement durable en raison de leur impact direct sur la vie humaine et l'avenir des générations futures, et de l'importance de préserver un environnement sain, notamment à une époque où des pandémies redoutables font apparition à l’instar du COVID-19.  

Dans ce contexte, l’Algérie a œuvré sans relâche, durant ces derniers mois et depuis le début de la pandémie, pour y faire face à travers la mobilisation de toutes ses capacités sanitaires et logistiques, en plus d'un rôle efficace de la société civile, pour protéger le pays et le citoyen de cette menace sanitaire, dans le cadre d'un plan national global basé sur des fondements scientifiques, lequel a permis de maîtriser la propagation de cette pandémie et de limiter ses effets sur les plans sanitaire, social et économique.

Q: À la lumière de la stabilité politique et institutionnelle que connaît actuellement notre pays et du lien étroit entre la politique de défense du pays et sa politique étrangère, et compte tenu de la compatibilité totale entre elles selon la doctrine globale de l’Etat, comment tout cela peut-il avoir un impact positif sur la performance de la diplomatie  Algérienne ?

Toutes les institutions de l'Etat s'emploient, sous l’autorité du Président de la République, à mettre en œuvre une politique cohérente visant à rehausser l'Algérie à la place qui doit être la sienne. Je voudrais, à cet égard, rappeler que la politique étrangère de l'Algérie repose sur le triptyque « souveraineté, sécurité et développement » qui lui permet de défendre les intérêts suprêmes de la nation, de préserver la sécurité nationale et l'indépendance de la décision souveraine, et de mettre les opportunités de partenariat et de coopération au service du développement national.

Il ne fait aucun doute que la stabilité politique et institutionnelle en Algérie ainsi que la sécurité dont jouit notre pays grâce aux efforts considérables de l'Armée Nationale Populaire et des autres services de sécurité, constituent des facteurs essentiels qui ont un impact positif sur la performance de l’appareil diplomatique, sur l’image brillante du pays, ses positions de principe et sa voix désormais écoutée et respectée à travers le monde. 

En outre, le consensus dont jouit de la politique étrangère auprès de l'opinion publique nationale doit être valorisé, en particulier lorsqu'il s'agit de soutien aux causes justes et des questions liées à notre voisinage immédiat, ainsi qu'en ce qui concerne les efforts diplomatiques visant à contrecarrer les menaces sécuritaires qui sévissent dans notre région. 

La précarité de la situation sécuritaire prévalant dans la région du Sahel et dans les pays voisins, et la croissance des attaques terroristes et de groupes criminels organisés dans cette région, nous obligent à redoubler d'efforts afin de préserver la sécurité nationale dans le cadre d'une politique globale en droite ligne du lien étroit entre la politique de défense nationale et la politique étrangère pour relever ces défis et protéger notre pays de toute menace à sa stabilité ou à ses intérêts supérieurs.

Q: En peu de temps, l'Algérie a pu retrouver son rôle et son activisme diplomatique, et ce dans ses relations avec son environnement régional et international, après une période de stagnation de notre diplomatie au cours de la décennie précédente. Que pensez-vous de ce retour en force de notre diplomatie sous la conduite de Monsieur le Président de la République?
La diplomatie de tout État n'est qu'un miroir reflétant la situation qui y prévaut et le degré  de cohésion de son front intérieur et de solidité de ses institutions. Ainsi, le fort retour de notre pays sur la scène régionale et internationale n'est que le reflet d'une nouvelle ère que l'Algérie connaît à travers le projet porté par le Président de la République vers une nouvelle République dans laquelle la politique étrangère a un rôle effectif, au service des intérêts de l'Etat et en contribution à la mise en œuvre de la politique de renouveau et de construction nationale.

Cela confirme l’importance de préserver le consensus national autour de la politique étrangère, que j’ai évoqué précédemment et à maintes reprises, comme un atout important pour notre appareil diplomatique et pour toutes les institutions impliquées dans la conduite de la politique étrangère, et c’est un atout que nous devons valoriser afin de renforcer les positions de notre pays et ses acquis dans les enceintes internationales.

Nous sommes convaincus que la diplomatie algérienne, de par son histoire riche de réalisations, poursuivra son travail inlassable pour mettre en œuvre les grandes tendances et priorités de la politique étrangère, avec une attention particulière à l'Afrique, et pour accroitre notre présence et notre influence dans les régions du Sahel et du Maghreb.

La diplomatie algérienne œuvrera également à promouvoir les dynamiques de coopération, de partenariat et d’intégration dans tous les groupements auxquels elle appartient, à savoir le Maghreb, le Sahel, l'Afrique, le monde arabe, la Oumma islamique et l'espace méditerranéen.

Par ailleurs, les relations avec les partenaires stratégiques de l'Algérie seront évaluées pour faire de notre pays une puissance d'équilibre. Les considérations de pragmatisme et de préservation des intérêts de notre pays devraient désormais régir les relations avec les partenaires étrangers de l'Algérie dans le cadre d’une approche «tous-gagnant».

Dans ce contexte, je voudrais souligner que la diplomatie algérienne a toujours privilégié l'efficacité à la polémique et aux effets d’annonce, et que les cadres de l'appareil diplomatique sont mobilisés comme des soldats de la paix pour contribuer aux prochaines échéances du renouveau national mené par le Président de la République.

Q: Concernant le dossier libyen, l'Algérie a souligné à maintes reprises, que ce soit par le Président de la République ou comme vous l'avez déclaré plusieurs fois, ses positions fermes sur la question libyenne fondées sur le rejet de toute intervention étrangère et l'appel à des solutions pacifiques et politiques dans l'intérêt du peuple libyen, car la solution militaire n’a jamais abouti à des résultats positifs et le flux aléatoire d’armes en Libye aura des conséquences désastreuses pour toute la région. En attendant que la voie du règlement soit achevée et que les parties libyennes s'assoient à la table du dialogue, comme annoncé dans les conclusions de la Conférence de Berlin et parrainé par les Nations Unies, y a-t-il de l'optimisme quant à ce qu'il adviendra de ce processus ?

Depuis le début de la crise en Libye, l'Algérie a tenu à exhorter les parties libyennes à s'engager dans un dialogue inclusif sous l’égide des Nations Unies et accompagné par l'Union africaine et les pays voisins afin de tourner la page de la crise et préserver la sécurité, la stabilité, l'unité et la souveraineté de la Libye conformément aux aspirations du peuple libyen à la sécurité, à la stabilité et au développement. 

Dans un esprit de solidarité avec le peuple libyen frère, l'Algérie a participé activement, à différents niveaux, à tous les efforts visant à parvenir à une solution politique, en particulier au Sommet de Berlin en janvier dernier, et poursuit actuellement, en coordination avec toutes les parties libyennes et les pays voisins, ses efforts tendant à réunir les parties libyennes et rapprocher leurs positions pour s’engager dans un dialogue inclusif qui aboutira, in fine, à une solution politique consensuelle.

Au cours des périples qui m'ont conduit en Libye, au cours desquels j'ai rencontré les différentes parties libyennes, et dans plusieurs capitales, j'ai tenu à présenter et à promouvoir l'approche algérienne portant sur une solution politique basée sur un cessez-le-feu, l’abandon des calculs circonstanciels afin d'établir et de renforcer la confiance entre les frères libyens, lesquels doivent s’abstenir de s’appuyer sur des parties extérieures, et le rejet de toute ingérence extérieure, quelles qu'en soient l’origine et la forme, qui reste le principal facteur de prolongation de la crise en Libye.

Dans le contexte actuel, l'Algérie maintien des canaux de communication permanents avec les différentes parties libyennes afin de les amener à mettre l'intérêt suprême de la Libye au-dessus de toute autre considération et à privilégier la voie du dialogue qui reste le moyen le plus approprié pour sortir de la crise. Les deux déclarations récemment émises par le Président du Conseil présidentiel du Gouvernement d'Union nationale et le Président de la Chambre des Représentant constituent, de ce point de vue, une étape positive qu'il convient de saluer, car conforme aux prérequis de la solution politique prônée par l'Algérie.

Q: Concernant le Sahara occidental, qui connait le blocage du processus onusien de résolution depuis des décennies, et du fait qu’elle constitue la dernière cause de décolonisation en Afrique, et vu la position indéfectible de l’Algérie soutenant les causes justes de libération et l’autodétermination des peuples pour s’affranchir du joug colonial, pouvez-vous nous dire davantage sur ce sujet Monsieur le Ministre ?  
 
La position de l'Algérie sur la question du Sahara occidental est conforme aux principes de sa politique étrangère. Elle soutient fermement le droit du Peuple du Sahara occidental à l'autodétermination conformément à la légitimité internationale et aux résolutions pertinentes des Nations Unies et de l'Union africaine.

Au vu de l'impasse actuelle dans le dossier du Sahara occidental, l'Algérie a appelé, à plusieurs reprises, à la nécessité de nommer un Envoyé personnel du Secrétaire Général des Nations Unies, dans le but de relancer les négociations directes, de bonne foi et sans conditions préalables, entre les deux parties au conflit, le Maroc et le Front Polisario, pour mettre fin à un conflit qui n’a que trop duré, et permettre au Peuple du Sahara occidental d’exprimer librement sa volonté.  

La position de l'Algérie à l'égard du Sahara occidental s'inscrit, bien évidemment, dans le cadre de son ferme engagement en faveur d'une politique de bon voisinage et de préservation de la sécurité et de la stabilité dans la région.

Q: L'Algérie a été l'un des premiers pays à avoir réussi à affaiblir les groupes terroristes armés. Elle est également convaincue que ce phénomène ne serait pas éradiqué uniquement par une solution militaire et sécuritaire, mais selon une approche globale de développement économique qui met fin à la pauvreté et à l'immigration illégale dans les pays du Sahel notamment. Dans quelle mesure cette approche peut-elle contribuer à mettre fin aux crises sécuritaires dans la région Sahélo-saharienne ?

En Algérie, nous sommes convaincus que le problème du terrorisme et celui de la criminalité transnationale organisée doivent être résolus dans le cadre d'une approche globale et intégrée, basée sur une synthèse intelligente entre l'aspect sécuritaire pour vaincre les groupes terroristes et l'aspect développement en promouvant le développement dans la région du sahélo-saharienne afin de la soustraire de la pauvreté et du sous-développement qui constituent un terrain fertile pour la croissance de tous les fléaux, dont notamment le terrorisme et l'extrémisme.

La croissance de la menace terroriste dans la région du Sahel sape gravement les efforts des pays de la région en matière de développement économique et social et de promotion de la paix et de la stabilité. Cela nécessite des efforts redoublés pour éradiquer ce fléau et libérer la région de l’emprise de ce phénomène et de ses répercussions négatives.

De ce point de vue, la politique étrangère algérienne se concentre sur le renforcement de la coopération avec les pays de la région, notamment dans le volet du renforcement de leurs capacités nationales dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, afin qu'ils puissent focaliser leurs efforts respectifs sur le développement et la construction d'institutions nationales fortes.

La menace terroriste a atteint son paroxysme au début de la crise au Mali, ce qui a amené notre pays à appeler à l’urgence d’une solution politique au Mali pour restaurer la stabilité et l'autorité de l'État sur l’ensemble du territoire malien, dans lequel la situation s'est gravement détériorée en raison des répercussions de l'instabilité en Libye et des flux d'armements en provenance de ce pays vers la région sahélo-saharienne.

À la lumière des récents développements au Mali, notre pays a appelé toutes les parties à un retour à la raison et au respect de l'ordre constitutionnel pour une sortie de crise rapide dans ce pays. L’Algérie travaillera sans relâche pour surmonter les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de l'Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d'Alger, qui est le seul cadre acceptable pour toutes les forces et parties politiques maliennes pour restaurer la stabilité et bâtir des institutions nationales fortes, condition sine qua non pour une lutte efficace contre le terrorisme, ainsi que pour arrêter sa propagation aux pays voisins et dans l'ensemble de notre continent.