عربي   Français   English

 


  

Intervention de Son excellence M. Abdelkader MESSAHEL à Rome Med-Mediterranean Dialogues 10-12 décembre 2015 12/12/2015

 

 

 

 

 

 

Rome Med-Mediterranean Dialogues        

      Rome 10-12 décembre 2015

Intervention de Son excellence M. Abdelkader MESSAHEL,

Ministre des Affaires Maghrébines, de l'Union Africaine et de la Ligue des Etats Arabes

 

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais, tout d'abord, m'acquitter d'un agréable devoir, celui de remercier les autorités italiennes et les organisateurs de cette rencontre pour l'invitation qui nous a été adressée et pour l'opportunité qui nous est ainsi offerte de partager avec cette auguste audience quelques réflexions sur un thème dont  l'importance et la pertinence sont soulignées quotidiennement par l'actualité.

« Plus que dans d'autres régions, les profondes mutations que vit notre monde ont des répercussions directes sur la paix, la sécurité et le développement dans l'espace méditerranéen. Ces mutations interpellent les pays riverains, ainsi que leurs partenaires, et les invitent à réfléchir sur les meilleurs voies et moyens de renforcer la vocation de lac de paix, de dialogue et de coopération mutuellement bénéfiques pour les peuples méditerranéens. »

Le contexte régional actuel souligne donc toute la pertinence de ces assises.

Aujourd'hui, la Méditerranée est un large théâtre où s'affirment, se développent et se croisent plusieurs facteurs générateurs de tensions et de menaces pour la sécurité et la paix régionales et internationales. « La réalité d'aujourd'hui conforte malheureusement l'idée d'une Méditerranée ligne de fracture. Ces facteurs fragilisent à nouveau les équilibres qui ont permis à cette mer de s'accommoder tant bien que mal de sa grande hétérogénéité politique, économique, humaine et sécuritaire ainsi que de la dualité d'une rive nord riche et prospère et d'un sud engagé dans  son développement et aspirant légitiment à tirer avantage de cette proximité et de ce voisinage sans pareil dans d'autres régions du monde. »

Parmi ces facteurs, je me limiterai à en évoquer les plus importants ainsi que leurs conséquences sur notre perception de ce que devrait être l'architecture de paix, de sécurité et de développement de cette partie particulièrement sensible de la planète.

 

« En premier lieu, il y a l'apparition et la multiplication de conflits armés dans l'espace méditerranéen et dans son voisinage immédiat ». L'intervention étrangère dans les processus internes de changements institutionnels enclenchés par les peuples des pays touchés par ces conflits, aujourd'hui c'est la Libye et la Syrie, a conduit au dévoiement de ces processus et à l'annihilation des efforts et chances de règlement pacifique et par la voie du dialogue de ces crises à leur stade initial. Les peuples de ces pays ont droit, comme tous les autres peuples, au respect de leur volonté souveraine à décider librement de leur propre devenir.

« En deuxième lieu, ces conflits viennent s'ajouter à ceux déjà existants et dont la résolution n'a cessé d'entraver la construction de l'espace méditerranéen, d'y alimenter les tensions et d'y menacer la paix et la sécurité. Il s'agit principalement de la persistance du déni du droit inaliénable du peuple palestinien à l'autodétermination et à son droit à son Etat indépendant avec El Qods pour capitale ainsi que des autres territoires arabes occupés et annexés par Israël en violation de la légalité internationale. 

L'impasse dans laquelle a été placé le processus de paix israélo-palestinien ne diminue en rien la légitimité de la cause du peuple palestinien. Elle aggrave par contre la perte de crédibilité de l'action internationale. Il y a urgence à sortir ce processus du blocus actuel, à mettre fin aux souffrances quotidiennes du peuple palestinien  et à son sacrifice, et  donner enfin droit aux revendications légitimes de celui-ci.

Non loin de nous, le peuple du Sahara Occidental continue à subir les affres de l'occupation étrangère et attend toujours d'exercer son droit légitime à l'autodétermination conformément aux résolutions pertinentes des Nations-Unies.

En troisième lieu, les situations de vacuum ou d'affaiblissement de l'autorité centrale dans certains pays, notamment en Libye et en Syrie, ont offert aux groupes terroristes l'opportunité d'occuper des territoires, de soumettre des populations civiles à leur barbarie, de contrôler des ressources, d'intensifier et d'élargir le champ de leurs actions criminelles. Les attentats de Paris sont une illustration dramatique du renforcement des capacités de ces groupes criminels. Dès lors, lutter contre le terrorisme qui a toujours été une menace contre laquelle aucun pays n'est protégé, est un défi qui interpelle l'ensemble de la communauté internationale, et certainement tous les pays de la région. La lutte contre ce phénomène va de pair  avec le renforcement des capacités de nombreux Etats de la région, des Etats forts et capables, mais également justes fournissant ainsi aux populations la protection dont elles ont besoin. »

Cette lutte contre le terrorisme implique également l'avènement rapide de solutions durables aux conflits libyen et syrien.

« Concernant la Libye voisine, l'Algérie n'a cessé de déployer d'intenses efforts pour la mise en œuvre d'une solution politique qui garantit et promeut le respect des principes de non ingérence dans les affaires internes, de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, de l'unité nationale, de la cohésion du peuple libyen et de sa volonté à décider lui-même de son avenir.

C'est dans cet esprit que mon pays a soutenu et continuera à soutenir le processus onusien de sortie de crise en Libye. Cette solution politique devra s'articuler autour de l'urgente mise en place d'un gouvernement d'union nationale représentatif de tout le peuple libyen et de la signature rapide de l'accord politique qui a reçu le soutien du peuple libyen et l'adhésion de la grande partie des acteurs politiques de ce pays.

Au moment où la communauté internationale réalise l'ampleur du drame qui se déroule en Libye et accélère ses efforts pour le règlement définitif et durable de cette crise, il est essentiel que les libyens s'approprient ce processus et se mobilisent, en plaçant l'intérêt suprême de leur pays, au dessus de toute considération qu'elle soit individuelle ou partisane en répondant collectivement enfin aux aspirations légitimes de ce peuple de vivre en paix et en sécurité et éloigner définitivement le spectre de la division, de la partition et du chaos généralisé.

Les libyens à travers l'histoire et les épreuves endurées ont toujours démontré leur capacité à transcender toute sorte de difficultés et à faire face aux défis auxquels leur nation a été confrontée.

Tout au long du processus qui a été mené par les Nations-Unies, les acteurs libyens qui y ont pris part ont fait preuve de patience et d'écoute pour mettre fin à cette crise qui affecte leur pays. Aujourd'hui, au moment du parachèvement de ce processus patiemment négocié, le consensus entre toutes les parties libyennes, à l'exception des groupes terroristes, autour de la solution politique proposée est primordiale, en ce sens qu'il est le seul garant pour préserver la paix, la sécurité et la stabilité.

Il est évident qu'en ce moment difficile et crucial, le peuple libyen qui aspire au retour à la paix, à la concorde et à la réconciliation nationale, ne saurait tolérer ou accepter toute entrave à ces efforts et à l'aboutissement de ce processus. »      

Pour la Syrie, nous restons attachés à une solution politique négociée émanant de la volonté des syriens eux-mêmes, sans ingérence ni interférence étrangères.

« En quatrième lieu, il y a le déficit du dialogue te de coopération autour de la stabilité et de la sécurité en Méditerranée. » A cet égard, il faut souligner que ce ne sont pas les initiatives qui ont fait défaut, mais certainement la volonté politique souvent freinée par les égoïsmes nationaux ou régionaux. A ce titre, nous sommes attentifs au regain d'intérêt et aux approches nouvelles que nos voisins du nord et leurs institutions régionales entendent opérer par rapport à la région méditerranéenne et à ses préoccupations notamment sécuritaires.

C'est notre conviction que la sécurité dans notre espace commun est indivisible et ne peut pas être viable et pérenne que dans la mesure où elle repose sur une juste et équitable prise en charge participative des préoccupations sécuritaires bien comprises de nos pays respectifs.

« En cinquième lieu, il n'y a pas d'alternatives crédibles à la voie pacifique et au dialogue pour le règlement des crises et des conflits qui surgissent dans notre région. La voie pacifique reste incontournable pour le règlement des conflits et des différends dans le strict respect du droit international et de la Charte de l'Organisation des Nations-Unies. »

En sixième lieu, il y a la persistance du grand écart économique et même l'accroissement des inégalités existantes entre les deux rives de la Méditerranée. Les flux des IDE des pays de l'Union Européenne vers les pays de la rive sud restent, à cet égard, très faibles si ce n'est marginaux en dépit des efforts consentis par ces derniers en matière de mise en œuvre des réformes économiques et institutionnelles », d'amélioration de tout l'environnement économique, d'investissements, très conséquents pour certains, comme le fait mon pays, dans les infrastructures de base, tout cela en vue d'une meilleure attractivité des investissements.

Les économies du sud de la Méditerranée ne peuvent se contenter d'une relation économique dominée par les seuls échanges commerciaux. L'investissement dans la sphère de la production est la condition sine qua none à même de répondre aujourd'hui efficacement aux attentes de nos populations, de garantir la valorisation locale de nos ressources naturelles, de dégager les plus values indispensables à l'accumulation et d'offrir les opportunités d'emploi dont a tant besoin une main d'œuvre jeune et de plus en plus hautement formée, qui souffre d'un chômage parfois porteur de menaces sur la stabilité sociale.

En septième lieu, l'aggravation des flux migratoires dont nous sommes témoins ces derniers temps et les drames qu'ils engendrent en Méditerranée sont une conséquence directe des conflits armés en Libye, en Syrie, en Irak et dans le sahel, du fait de l'activisme terroriste dans cette partie du continent de Boko Hram, des Shabab et des autres groupes terroristes. L'insécurité créée par ces conflits combinée à des taux de chômage élevés dans certains pays de la rive sud, la pauvreté endémique qui persiste dans certaines régions notamment de l'Afrique et au Sahel, ainsi que les changements climatiques, mettent quotidiennement des milliers de personnes sur le chemin de l'exil et les poussent vers la voie de la migration clandestine et les graves risques qu'elle comporte pour leur sécurité et leur vie.

Le récent sommet de Malte sur la migration entre l'Afrique et l'Europe a permis de mesurer la gravité de ce phénomène et l'urgence de le prendre en charge dans un esprit de respect pour les droits et la dignité des personnes concernées et de promouvoir un véritable partenariat traitant les véritables causes de ces flux et prenant en considération les intérêts de tous les pays touchés.

Pays d'origine, de transit et aujourd'hui de plus en plus de destinations, l'Algérie est particulièrement sensible à cette question migratoire. Elle déploie d'importants efforts normatifs, logistiques et militaires pour sécuriser ses propres frontières et lutter efficacement contre la migration clandestine. Elle reste cependant convaincue que la question migratoire ne pourrait être prise en charge convenablement qu'à travers la résorption des crises et conflits armés, une lutte implacable contre le terrorisme et la grande criminalité transnationale, la réduction de la pauvreté, la promotion d'un développement créateur d'emploi et de richesse dans les pays du sud, la facilitation non sélective de la circulation transfrontalière des personnes ainsi que le non recours à des politiques migratoires répressives et pas trop restrictives.

La Méditerranée a été le premier  melting-pot migratoire de l'humanité. Il est illusoire de penser qu'elle ne le sera pas davantage dans un monde qui se globalise chaque jour un peu plus.

En huitième et dernier lieu, « il y a enfin la montée dans certaines sociétés occidentales de l'islamophobie et de la xénophobie. Les communautés de migrants, en particulier, les communautés musulmanes, sont de plus en plus victimes d'actes de xénophobie et d'islamophobie attentatoires à leur dignité, à leurs droits légaux ainsi qu'à leur sécurité physique. Ces sont là des développements qui nous préoccupent et interpellent directement les pays d'accueil pour œuvrer davantage à la protection de ces communautés et lutter institutionnellement contre ces nouveaux visages de l'extrémisme violent. Ces phénomènes s'inscrivent à contre-courant de ce que la Méditerranée a toujours été pour ses peuples, à savoir un carrefour de rencontres, de dialogue des cultures et des civilisations, ainsi qu'un grand espace d'interaction entre ses peuples. »

Monsieur le Président,

Ce sont là quelques réflexions que j'ai tenues à partager dans le cadre de cet important échange et vous remercie une nouvelle fois pour l'invitation à y prendre part.

Je vous remercie de votre aimable attention.